15/12/2015

Guy Francq, un agriculteur rebelle. Interview.

Monsieur Guy Francq est agriculteur à Deux-Acren et Président du MIG (branche belge de l’European Milk Board, la confédération des organisations de producteurs de lait de 14 pays européens).

Producteur de lait et de poulets, il n’a pas sa langue en poche et n’hésite pas à agir pour améliorer le sort des producteurs et la qualité des produits.
Rencontre avec un rebelle de Fairebel...
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Pouvez-vous vous présenter brièvement ?

Guy Francq, qui êtes-vous ?
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Je suis producteur de lait et agriculteur depuis 1984. Je suis monté au créneau depuis environ 15 ans pour défendre le secteur laitier. A l’époque, l’Europe avait instauré un quota laitier qu’elle a supprimé en mars 2015. Nous sommes maintenant dans un marché complètement libéralisé où nous ne touchons même plus un prix du lait qui couvre nos coûts de production.

On se rend compte aussi qu’au niveau de la qualité de la nourriture, des efforts sont nécessaires pour produire quelque chose de correct. Je le vois bien, j’ai des collègues agriculteurs qui emploient beaucoup trop d’antibiotiques à finalité de croissance. Environ 90 % de la production porcine et avicole en Belgique est sous antibiotiques rien que pour obtenir des effets de croissance.

Venons-en à votre casquette de producteur laitier. Vous l’avez mentionné, en 2009, malgré le système de quotas, une crise est survenue en raison de la chute des prix. Ensuite, en 2015, l’Europe a abandonné ce système de quotas, soumettant ainsi le secteur laitier aux seules forces du marché. Selon vous, était-ce une bonne idée ? Quelles conséquences cela a eu pour vous, sur votre exploitation ?

La libéralisation du marché laitier mauvaise pour les producteurs

On a peut-être râlé sur le fait qu’on instaure des quotas en 1984, mais après on s’est rendu compte que c’était une très bonne chose parce que ça nous garantissait quand-même un prix qui couvrait au moins nos coûts de production. Depuis 2008, on savait qu’on allait vers une production complètement libéralisée. On nous a donné 1 % à produire en plus chaque année et on s’est rendu compte que cela n’allait pas tenir la route, du moins, c’était la position du European Milkboard qui rassemble des fermiers comme moi. En Belgique on appelle ça le MIG, un mouvement d’intérêt laitier qui n’appartient même pas à un mouvement syndical reconnu et officiel. Pourquoi ? Parce que nos syndicats majoritaires appartiennent tous au COPA-COGECA, qui est la ligne directrice et libérale que l’Europe a mise en place.

Aujourd’hui, on se rend bien compte que c’est une très mauvaise chose, même les gens qui ont cru en un marché libéralisé. On touche 28 cents le litre de notre lait alors que, et c’est reconnu officiellement par le SPF Economie, on a besoin aujourd’hui de 46 cents si on veut tirer un revenu de la production laitière.

L’UE misait sur un marché mondial jugé porteur. Apparemment ça n’a pas été le cas …

Le marché mondial n’a pas été porteur

Et bien non. On a subi l’embargo russe issu d’une crise politique dans laquelle on n’avait rien à voir. On a pensé aussi qu’on allait continuer à exporter sur la Chine et elle s’est elle-même portée vers d’autres marchés.

Et voilà une nouvelle crise en 2015. Le Conseil des Ministres européens de l’agriculture a pris des mesures au mois de septembre. L’une d’entre elles consiste à débloquer des fonds, 13 millions d’euros pour la Belgique et une réserve européenne à répartir selon les situations d’urgence des différents pays. Est-ce suffisant et à quoi va servir cet argent ? S’agit-il de mesures structurelles ou bien de simples mesures d’urgence ?

Avec l’intensification, fini la belle image de la vache en prairie

C’est vraiment du « one shot ». Les manifestations que nous avions faites le 7 septembre à Bruxelles, c’était pour demander une régulation de la production. Mais les rencontres que l’on a eues avec Phil Hogan (Commissaire européen à l’agriculture) butaient sur l’impossibilité de sortir d’un système libéralisé. Aujourd’hui, on se rend compte qu’on est en train de se casser la figure et lors du dernier rendez-vous avec le Commissaire, il nous a dit « écoutez, pour moi le secteur laitier n’est pas en crise parce dans un secteur en crise, le producteur il arrête tout de suite ». Lui prétend qu’on arrive encore à dégager un revenu. Même dans son propre pays, l’Irlande, qui dispose de beaucoup d’herbages permettant un coût de production moindre que chez nous, les producteurs vont devoir rentrer dans un système plus intensif.

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Ils doivent donc oublier la vache qui est en prairie, en train de pâturer au mois de mai sur un bel herbage, la belle image de la vache quoi ! Ce sera un système où la vache sera à l’étable et pour intensifier, il faut donner des tourteaux etc., une nourriture plus appropriée, et ça, finalement ça a un coût et le coût devient supérieur au prix qu’ils peuvent dégager. Donc ça ne tient pas la route, même dans son propre pays à lui.

C’est dévastateur à fond. Une régulation, certainement l’Europe est en train d’en mettre une en place. Mais ce n’est pas de la régulation de la production qu’il s’agit, mais celle des producteurs ! Les gens comme nous, un peu à la fois, vont se tourner vers autre chose, c’est clair.

La Commission dit réfléchir à des mesures structurelles, par exemple donner une aide au stockage privé...

L’Europe se positionne comme un marchand de vaches

Le marché belge est actuellement régi par deux grosses coopératives. A la base, une coopérative, c’est l’outil du fermier mais ces structures-là sont devenues tellement grosses aujourd’hui que finalement ce sont devenus de fausses coopératives. Les deux plus grosses coopératives collectent 77 % du lait. Aujourd’hui, toutes les autres laiteries sont saturées de lait. Moi je livre chez une laiterie privée et ils sont en train d’abandonner des producteurs à gauche et à droite parce qu’ils estiment que pour leur marché à eux, qui est un marché de haute valeur ajoutée, il y a assez de lait.

C’est la même chose pour toutes les petites laiteries. Par contre, nos grosses laiteries, aujourd’hui, ces fameuses coopératives, sont toujours demandeurs de lait. Pourquoi ? Parce que justement, ils ont des tours de séchage et ils se sont battus sur une production au niveau mondial. Donc ils font de la poudre pour exporter vers l’Afrique par exemple.

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En 2009, on avait fait aussi appel au stockage privé, et en 2012, quand les cours du lait ont été meilleurs, l’Europe, sous la pression des lobbys a revendu tous les stocks qu’ils avaient depuis 2009. C’est pour ça que sur le long terme, jamais il n’y aura d’augmentation du prix d’intervention. L’Europe se positionne comme un marchand de vaches. Elle essaie d’acheter le lait le moins cher possible, elle le stocke et après elle le revend et c’est elle qui fait le bénéfice. Aujourd’hui on est retombé dans ce système de stockage privé et les grosses laiteries, à la suite de l’expérience de 2009, ont fait construire d’énormes hangars pour faire elles-mêmes du stockage privé.

Moi-même je m’étais dit pourquoi ne pas aussi faire du stockage privé. Les conditions sont les suivantes : tu reçois 8 euros par tonne de poudre de lait, 16 cents par jour de stockage et le stockage peut durer 210 jours. Après 210 jours, on est obligé de faire repartir les stocks dans le circuit. Mais quand Phil Hogan revient avec le stockage privé, c’est le chat qui se mord la queue. On va devoir remettre le lait qu’on avait stocké dans le circuit et ça va être remplacé par un nouveau stockage. Et c’est comme ça qu’on va certainement garder des prix bas.

C’est dans ce contexte difficile qu’est née l’idée de créer la coopérative Fairebel. Quel en est le principe et en quoi est-ce que cela vous aide ?

Fairebel, c’est le savoir-faire des Belges mais aussi des rebelles
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Tout d’abord, Fairebel c’est le fair trade de la Belgique. C’est le savoir-faire des Belges mais c’est aussi le savoir-faire des rebelles ! Moi je suis un rebelle et le mot ne se retrouve pas par hasard dans le nom. Les rebelles sont ceux qui, en 2009, ont déversé du lait à Ciney pour donner un fort retentissement médiatique à la crise que nous traversions. On avait 18 cents pour un litre de lait et aller embêter le citoyen avec notre tracteur n’était pas la solution. Nous avions voulu être beaucoup plus concrets et imaginatifs. On voulait interpeller les politiques et le Ministre de l’agriculture de l’époque, Benoît Lutgen, nous a quand même octroyé 1000 euros par fermier qui voulait rejoindre la coopérative. Ça, c’est le début de l’histoire.

On pensait que tous les agriculteurs allaient venir, qu’on serait vite deux mille mais on a dû déchanter parce que malheureusement, aujourd’hui on n’est que cinq cents agriculteurs dans la coopérative. Mais ce n’est déjà pas si mal que ça. Aujourd’hui, moi ce qui me motive encore après trente-sept ans derrière le cul des vaches, c’est qu’on a un contact super avec le citoyen. Ces cinq cents agriculteurs doivent aller s’exprimer eux-mêmes avec leurs vaches dans les grands magasins. On explique aux consommateurs que s’ils achètent notre lait, ils ne vont pas payer plus cher qu’une autre marque, par contre Comeos nous rétribue dix centimes le litre.

On s’est rendu compte qu’il ne fallait plus aller embêter le citoyen et qu’ensemble on faisait une super alliance. Le consommateur, c’est le patron dans une grande surface. S’il ne trouve pas les produits Fairebel, il peut menacer d’aller chez le concurrent. Et de fil en aiguille, ça fonctionne et tous les magasins ont nos produits. Il n’y a plus que chez Aldi que nous ne sommes pas présents.
Après six ans on évolue encore, on croît tous les mois et on essaie de créer un nouveau produit tous les ans.

Cette alliance producteurs-consommateurs équilibre donc un peu plus le rapport de force avec la grande distribution …

L’alliance avec les consommateurs pour être plus fort

Oui, on s’est aperçu que cinq cents agriculteurs ce n’était pas assez. Donc si on peut s’allier, je dis un chiffre en l’air comme ça, à cinq cent mille ou un million de consommateurs qui veulent des produits avec une rémunération correcte pour l’agriculteur, et bien on peut être super fort !

Etant donné que c’est la grande distribution qui nous ristourne dix cents, elle a tout intérêt à vendre une autre marque de lait que la nôtre, une marque avec laquelle elle peut faire 100 % des bénéfices. C’est d’ailleurs pour ça que nous sommes un peu boudés dans la grande surface. On est quelques fois au deuxième étage ou, si on fait une promotion, on se retrouve au rayon pâtisserie etc. Alors nous faisons des actions de promotion dans les magasins. On fait une animation et ça marche. Le consommateur peut investir de 50 à 500 euros dans la coopérative et il touche les dividendes sous forme de produits, avec des bons pour la marque Fairebel.

Il faut noter aussi que, si la volonté existe dans les fermes, on peut très bien à un moment décider de mettre de la viande sous cette marque. Quand vous verrez n’importe quel produit, viande, pomme ou poire avec la marque Fairebel, il n’y aura pas à discuter, c’est que le producteur aura perçu un revenu correct. C’est le respect des marges entre le producteur, le consommateur, le transformateur et la grande distribution.

Il s’agit ici des idées de développement pour le futur, diversifier et ne pas rester uniquement dans les produits laitiers ?

On essaie mais c’est vrai que le monde agricole est quand-même un monde individualiste, il y a donc des freins. Même au sein du projet actuel, il y a des gens qui ne nous suivent pas. Mais nous sommes sur la bonne voie. Aujourd’hui Fairebel c’est environ 30 % des parts du marché laitier belge et ça risque d’évoluer car nous sommes encore en train de grandir.

Vous êtes producteur laitier mais vous êtes aussi éleveur de poulets. De manière générale, quel regard portez-vous sur l’avenir de l’agriculture en Belgique et en Europe ? Est-ce que c’est un regard positif, inquiet, voire carrément défaitiste ?

L’alliance producteurs-consommateurs comme contrepoids au TTIP

La démarche de « COWfunding » de Fairebel est une voie à suivre justement. Si les consommateurs prennent des participations dans le projet, ils auront un droit de regard dans le Conseil d’Administration. Et lors de l’Assemblée Générale, ou bien même plusieurs fois par an, ce sera l’occasion de pouvoir se réunir et de demander aux consommateurs : « Qu’est-ce qu’on fait ensemble ? Qu’est-ce que vous, consommateurs, vous attendez de nous en terme d’alimentation demain ? » On doit définir ensemble ces lignes futures. Et je crois qu’il est vraiment temps quand je vois ce qui se décide dans notre dos dans le cadre du TTIP.

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Je suis très alarmiste à ce propos parce que les politiques nous disent aujourd’hui qu’il y aura peut-être des choses positives comme des emplois etc., mais pour moi, on se fout de nous. C’est vraiment les multinationales qui mènent la danse à tous les niveaux. Ça se voit encore avec les tribunaux d’arbitrages qu’elles veulent imposer.

Quelle est la menace sur votre métier d’agriculteur ?

Le risque d’ouverture aux produits très industrialisés

La menace, c’est la disproportion entre les exploitations américaines et les nôtres. C’est comme si tu me disais que tu es agriculteur avec ton jardin et moi j’ai cent dix hectares. On est dans ce cas de figure-là ! Obama est en train de subsidier son agriculture à fond et puis il y a tous les produits qu’ils utilisent pour améliorer la production de lait et de viande. C’est tout à fait autre chose donc.

Je pense que ce sera plus dur pour la viande que pour le lait quand on voit les gigantesques parcs d’engraissement américains. Il y a aussi le problème de la traçabilité. Les Américains aujourd’hui n’ont aucune traçabilité. Ils ne doivent pas mettre de médaille aux oreilles de leurs bêtes. Tout est désinfecté. Le TTIP c’est donc une ouverture aux produits très industrialisés, très formatés et qui n’ont certainement plus de goût non plus.

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Attention, ça, c’est déjà le combat qu’on doit mener chez nous. On fait des étables de deux cents ou trois cents vaches, mais une fois qu’on en a autant, ce n’est plus possible de mettre la vache à la pâture. C’est de trop. Alors la vache reste à l’étable et ça a des conséquences. Des études montrent que la longévité de ces vaches est plus courte et le taux de remplacement est également réduit du coup. On est plus qu’à 1,8 veau en moyenne par vache. Quand on regarde en arrière, les vaches qu’on appelait Marguerite ou Sophie avaient le temps de mettre au monde douze ou treize veaux…

Autre conséquence, on a moins d’Oméga 3, moins de vitamine D et moins de vitamines E parce que ces vaches ne pâturent plus. La composition du lait est différente.

C’est pour ça que pour nos deux derniers produits, deux fromages qui sont faits en partenariat avec la fromagerie de Herve, il y a obligation pour les fermiers qui livrent le lait de mettre les vaches en prairie. Ça peut avoir l’air con mais c’est comme ça ! Et on ne peut pas employer des aliments génétiquement modifiés. Et ça quand on l’explique aux gens, et bien ça se vend.

Plus on va avancer vers un système industriel, plus on va devoir oublier des produits comme ça. Or chez nous, on dispose d’un atout, parce que justement on a beaucoup d’herbage. Une autonomie fourragère est possible, mais elle n’est pas voulue. On a bien sûr besoin de protéines mais on peut se la procurer autrement que par les importations de soja transgénique.

La fausse opportunité pour les jeunes agriculteurs

Il y a deux ou trois ans on a dit « écoutez, les jeunes, foncez à fond dans le secteur parce qu’il y a une opportunité incroyable, vous ne vous rendez pas compte ! ». Combien sont tombés dans le panneau ?
Quand j’en croise un qui écrivait dans les journaux que les jeunes devaient y aller à fond, je lui dis :

Maintenant c’est toi qui paies leurs dettes ? Tu as vu où ils sont aujourd’hui ? Ils sont presque morts de mort hein !

Combien de personnes ont investi entre 1 et 1,5 million d’euros ? Il y a de quoi pleurer. J’en ai encore vu un hier qui est en train de décapitaliser, de vendre du terrain, pour pouvoir s’en sortir ; à 52 ans et ça fait 15 ans qu’il est dans sa ferme et qu’il rame. Aujourd’hui on en est là.

Que doivent faire nos décideurs politiques ?

L’agriculteur doit sortir de sa ferme

Ils font déjà des choses, soutenir les circuits courts par exemple. Nos ministres de l’agriculture défendent à l’Europe plus de régulation. Mais ils savent bien que ça ne sert à rien, nous sommes face à un rouleau compresseur. On ne va pas freiner facilement tous les lobbyistes. Même si l’OMS reconnait que le glyphosate par exemple est cancérigène sur le long terme, je ne crois pas qu’on arrêtera ces gens-là demain. Il y aura peut-être un cadre plus suivi, mais on restera en contact avec leur produit cancérigène. Ça on le sait, mais on continue.

A côté de ça, pour moi, l’agriculteur doit sortir de sa ferme pour sensibiliser les gens, pour qu’ils prennent conscience de ses difficultés. Il faut s’ouvrir aux citoyens même si certains ne sont pas de cet avis et préfèrent qu’on ne les embête pas, qu’on les laisse produire à fond dans leur coin.

Donc les mentalités doivent à la fois évoluer chez les consommateurs et chez les producteurs …

Tout droit vers une malbouffe accentuée

Oui parce qu’un jour, on verra peut-être un steak hormoné en grande surface à la moitié du prix du steak normal, et il y aura peut-être des gens qui ont moins de pouvoir d’achat qui achèteront celui-là. On remplira les caddies avec de la malbouffe. Si le citoyen n’a pas un sursaut par rapport à ce qui va lui arriver demain, on va tout droit vers une malbouffe accentuée.